| Femme à demi nue », de Sorine Savelij (vers 1925) L’impudeur naît du regard accroché, intrigué, dérangé. L’art classique du nu habille les corps du voile des conventions esthétiques. Sorine Savelij subvertit subtilement ce canon. Sa « Femme à demi nue » offre à première vue un corps non provocant, des seins à peine marqués, un visage paisible. Mais l’impossibilité de lire le tableau d’un simple coup d’oeil attire irrésistiblement, révé- lant le jeu des multiples ambiguïtés d’où surgit l’impudeur. L’étrangeté du corps lui-même, la finesse de peau couplée à la présence massive, l’épaule masculine. La pose trop droite et presque disgracieuse, qui nous plonge dans un réalisme troublant. L’énigmatique retroussé du vêtement. Et dans ce qui semblait un visage paisible perce alors un regard pénétrant. Jean-Claude Kaufmann |
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Imogen Cunningham et Twinka », par Judy Dater (1974 ; musée Réattu, Arles) Cette image de Judy Dater représentant la photographe américaine Imogen Cunningham - féministe et esprit libre qui, à partir des années trente, bouleversa la représentation photographique du nu - avec un de ses modèles m’enchante par le jeu des contrastes entre le corps juvénile, sinueux, qui se tortille pour entrer dans le cadre, et celui de la petite vieille, ses cheveux hirsutes de sorcière s’opposant au sage et lisse chignon de la jeune fille. Elle semble être la transposition féminine et humoristique du thème de Suzanne et les vieillards. Les vieillards se sont mués ici en une vieille dame qualifiée autrefois d’indigne. La pudeur n’exprime plus les vertus de la fidélité conjugale, mais la décence de la beauté devant la vieillesse, une complicité et un respect devant une personnalité animée par son art (Imogen, âgée alors de quatre-vingt-onze ans, devait mourir deux ans plus tard).
Marie Simon |
| La Mort de Sardanapale », par Eugène Delacroix (1827 ; musée du Louvre, Paris) Lorsque, chaperonné par une amie bien plus âgée que moi, je tombai en arrêt devant le tableau exposé au Louvre, je devais avoir douze ans. Fasciné par la démesure voluptueuse de cette tragédie, je ne pus empê- cher mes rétines de dégouliner sur les formes succulentes des oda-lisques. L’une, bras en croix, était pâmée aux pieds du souverain. Succombantes et sur le point d’être occises, les autres étaient cambrées, gorge et ventre offerts, et la sensualité de leurs attitudes allumait un brasier au flanc d’une meule de paille. Le chef-d’oeuvre valut à Delacroix de violentes critiques, y compris de certains romantiques. Ce n’est point tant ses nus qui scandalisèrent les puritains de l’époque que l’éclatante volupté qu’inspiraient leurs poses. Dans la composition, tous les personnages, fort occupés qu’ils sont par le contexte meurtrier, semblent l’ignorer. Tous, hormis l’esclave adossée à la droite du lit du souverain (celui-ci aussi paisible qu’absent). Elle se voile le visage. Est-ce pour s’épargner la vision d’horreur du massacre ? Refuse-t-elle de voir le travail de la faux en face ? Ou masque-t-elle, sans y parvenir, coupable aux yeux de la société bien-pensante, un sentiment de honte ? Par l’attitude de ce personnage, Delacroix pose une question cruciale : jusqu’à quel point peut-on disposer à son gré de son corps sans offenser la morale ?
Homeric |
Nimatallah/Artephot |
Narcisse », par Le Caravage (v. 1598 ; galerie nationale d’Art antique, palais Corsini, Rome) Ce « Narcisse » est une très belle illustration du mouvement de pudeur/impudeur, voilement/dévoilement qui rythme inconsciemment notre rapport aux autres. Dans l’axe haut-bas, il donne à voir un jeune homme qui se mire, pudiquement, dans l’eau. Dans l’axe de la profondeur, de lui à nous, il ne peut que frapper par un genou proéminent, provoquant - exhibition d’un phallus. Pudeur/impudeur donc, dans le même tableau. Pourquoi ces deux mouvements contradictoires ? Pour affronter la chose angoissante par excellence, le sexe autre, le sexe de l’autre. Dans l’axe bas-haut, le plus insolite, en effet surgit cette chose énigmatique sous la forme du reflet dudit genou, qui n’a en réalité rien à voir avec lui. Gérard Bonnet
AKG Paris |
La Naissance de Vénus », par Sandro Botticelli (vers 1482 ; musée des Offices, Florence) Dans la statuaire grecque, la nudité féminine est obligatoirement divine et pudique. Botticelli invente la pudeur impudique ; un procédé artistique qui veut exprimer l’ambivalence des sentiments par la gestuelle ou la dissonance de la composition. Le corps féminin s’offre dans sa nudité et se refuse en même temps. Celui qui regarde le tableau est à la fois voyeur et voyant. Du « Concert champêtre » de Ti- tien au « Déjeuner sur l’herbe » de Manet, sa lointaine réplique, et jusqu’aux femmes nues des surréalistes qui font irruption, tel un coup de pistolet en plein concert, dans des réunions très habillées, la nudité de la femme doit toujours, pour nous ravir, nous surprendre comme un voleur ; c’est un procédé. En Occident, il reflète un basculement anthropologique qui a réorienté l’économie du désir en le faisant pas- ser d’une culture de la honte à une culture de la faute.
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Bain rituel dans la rivière Baghmati, Katmandou, Népal », par Steve McCurry (1983) En Inde, l’eau, par nature, est pure et purifiante, et plus pure que toute eau est celle du Gange, qui descend du ciel. Pour qui s’y baigne, rien d’impur ne demeure. Qu’importe dès lors que l’eau, qui plaque leur sari, révèle le corps de ces femmes. Certes, elles s’atten- dent à ce que les hommes évitent de les regarder. Mais leur pudeur est défendue, plus encore que par les règles de bienséance, par l’eau sacrée, chargée de la puissance divine, qui coule sur elles, abritant et défendant ainsi comme d’un voile invisible ce qu’elle semble révéler à l’indiscret.
| La Dormeuse », par Pierre Auguste Renoir (1897 ; collection Oskar Reinhart, Winterthur, Suisse) Tant qu’elle n’ouvre pas les yeux, je peux la regarder tout mon soûl. Tant qu’endormie, non consciente, elle ne sait pas qu’elle est regardée, je n’éprouve pas de sentiment de gêne. Mais si par malheur elle ouvre les yeux, son regard croisant le mien me fera comprendre en un clin d’oeil que, dans son monde, je suis un voyeur. Alors, j’aurai honte. Le sentiment de honte ne peut naî- tre que dans un psychisme capable de se représenter le monde men- tal d’un autre. En deçà de cette aptitude, les émotions s’expriment sans gêne, spontanément, sans pudeur ni impudeur. |
B. Hatala/ Musée de l’HommeStatuette sculptée dite « Vénus impudique » (magdalénien) La « Vénus impudique » trouvée sur le site de Laugerie-Basse (Les Eyzies, Dordogne) est une toute pe-tite (7,6 centimètres) statuette en ivoire, datant du magdalénien et conservée au laboratoire de préhistoire du Musée de l’Homme. Son surnom nous en dit plus sur les faus-ses pudeurs des préhistoriens, qui confondent impudeur et nudité, que sur les vraies pudeurs de l’artiste et de son modèle ! Depuis cent mille ans, des humains, semblables à nous par tout ce que nous en savons, partagent l’héritage animal, les émotions qui sont les nôtres, et des pratiques culturelles témoignant de capacités mentales comparables aux nôtres. Qui douterait de l’existence de pudeurs préhistoriques, dont nous ignorons tout des objets mais épousons les modes d’expression ? |
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La Danaïde », par Auguste Rodin (1890 ; musée Rodin, Paris) J’ai hésité. Comment privilégier aux dépens des autres un moment de beauté ? « La Vierge, l’Enfant Jé- sus et sainte Anne » de Léonard de Vinci ? La « Vierge debout » de Rogier Van der Weyden ? Cette statue gothique de Marie Madeleine à qui la chevelure sert de robe ? L’« Adolescent nu » de Picasso jeune ? Et puis, j’ai choisi « la Danaïde » de Rodin. Elle est nue, je sais, mais c’est tout son mystère et donc sa pudeur. En principe, c’est Camille Claudel qui a posé pour cette composition bouleversante illustrant la légende des cinquante filles de Danaos. Le sculpteur représente l’une d’elles dans son épuisement supposé puisqu’elle est condamnée à remplir éternellement un tonneau sans fond. L’inspiration qui aboutit à la posture de la Danaïde me paraît tout simplement, et depuis toujours, géniale. Elle est toute recourbée, penchée et ployée sous l’affaissement d’un effort qui frôle celui du plaisir, presque du triomphe accablé. Car l’épuisement devient ici celui de la volupté pudique. Le frémissement des li- gnes et des courbes court de la tendresse des cheveux épars jusqu’à l’évasement des reins. Loin du « Baiser » et du « Printemps », où Rodin fait exploser la sensualité achevée, cette « Danaïde » dissimule son fulgurant érotisme sous la perfection sereine des formes et le prétexte savant de la souffrance. Cette dis-simulation est la forme suprême de la pudeur.
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llian Gish dans « la Nuit du chasseur », de Charles Laughton (1955)Dans le Petit Larousse, on trouve cette définition de la pudeur : « Discrétion, retenue qui empêche de dire ou de faire ce qui peut blesser la décence ». Pour moi, Lillian Gish (ici avec Robert Mitchum) dans « la Nuit du chasseur ». Elle est la pudeur, c’est-à-dire le contraire de la niaiserie. C’est une vieille dame qui recueille des en-fants perdus au bord du Missis- sippi. Elle a tout compris : la violence qui leur a été faite, la mère assas- sinée, le meurtrier qui les poursuit, et ne dit rien. Elle a la connaissance intime du Mal - elle peut même chanter en duo, de loin, avec le tueur, qui guette la nuit dans son jardin - mais elle ne tire ni orgueil ni triomphe d’avoir surmonté la tentation. Si je pense à la pudeur, c’est son visage qui apparaît. Marc Lambron
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La Tour de Babel », par Bruegel l’Ancien (1563 ; Kunsthistorisches Museum, Vienne) « Les étincelles de hasard sont des gouttes de sperme qu’Adam, suivant la légende, répandit pendant cent trente ans, après s’être séparé d’Eve. “Etincelles de hasard
Cet article a été publié
le Jeudi 8 mars 2007 à 5:07 et est classé dans Uncategorized.
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